Christelle Membrey-Bézier

Cultures numériques. Stratégies digitales. DSI.

L’enseignant internaute : cible naive idéale du marketing des pauvres?

Telle est la question que je me pose ce matin, en lisant ce mél,  écrit en ces termes :

« Bonjour Mme, Je viens vers vous pour vous présenter Pouet-Pouet, le site d’entraide aux devoirs que nous avons lancé ce Lundi.Nous aimerions bien avoir vos impressions car votre vision de professeur est importante pour nous. A votre disposition pour en discuter.Cdlt, Tut Tut, co-fondateur de Pouet-Pouet ».

Le ton est sobre. L’écriture bâclée, ponctuée d’abréviations. L’auteur argue d’une recommandation par un journaliste.  Il prétend s’intéresser à ma vision d’enseignante… qu’il sollicite bien évidemment ;-) … après le « lancement » de ce site.

Des courriers de ce type, ce n’est pas la première fois que j’en reçois. Cela n’a rien d’innovant. De nombreux blogueurs sont ainsi sollicités pour écrire des billets ciblés. Parfois, ils sont rémunérés par les marques qui les contactent : c’est ce que l’on appelle des « billets sponsorisés ».

A titre d’exemple, je vous livre en offrande deux autres de ces curieuses missives – et vous épargne les autres :
  • « Bonjour Christelle, Comme je sais que le Club Internet dispose à la fois de machines bip et de machines beta, je me demandais si tu accepterais de répondre à une interview sur les différents usages que vous faites de ces machines. Il faudrait dans cette interview insister sur bip et dire que dans un contexte pédagogique, bip, c’est vraiment bien. (…) Cette interview serait publiée en page d’accueil de Bidulechose et je ne manquerai pas de faire un lien vers ton blog ;-) »
  • « Bonjour, Nous sommes heureux de vous faire part du lancement de bippourbidule, plate-forme web de la mission menée par XYZ sur le bipbip.(…) Nous espérons que cette initiative retiendra votre attention. Nous espérons vous compter parmi les participants à cette grande discussion sur bipbip. »
On a à chaque fois l’obligeance de me saluer … enfin, c’est ce que l’on dira …  Je prends à chaque fois le temps d’expliquer en quoi mes missions d’enseignante, mon éthique professionnelle et personnelle m’amènent à répondre NON. On me répond dans des termes confus. Parfois on s’excuse. Parfois, non. Toujours, on s’offusque. On m’explique que j’ai mal compris. (Ah! le plaisir primitif que d’écrire cela à un enseignant  … Je vois déjà le malheureux tapoter sauvagment son clavier au rythme des « tiens, prends ça dans ta face! » )…

Souvent, on me répond ce qu’une bonne âme,  auto-proclamée entreprise spécialisée en veille, influence, information et participation, eut l’audace de m’écrire : Mais enfin Madame,  » Ce mail était une simple information. Pas un « procédé ». Notre enjeu était de vous informer, en tant qu’acteur du web de l’éducation. (…) Nous avons tout simplement utilisé le formulaire de contact présent sur votre blog. S’il ne faut pas l’utiliser, le plus simple est de ne pas en faire figurer, ou d’avertir le visiteur qu’il est réservé à certains usages. « . Ce que l’on pourrait aussi traduire ainsi  : « Mais enfin ,ma poulette, tu crois quoi, tu es sur le web, et je t’envoie les messages que je veux. T’avais qu’à pas y être. »

Il fut un temps « mythologique » où – pour mieux les vendre- l’on narrait dans les ouvrages d’un certain M. Le Meur que les blogs étaient des conversations.  On prétendait que de tels espaces signaient « la fin du marketing traditionnel ». On laissait à entendre que  les « nouveaux » outils renouvelleraient les usages et les imaginations. Un  discours technophile, séduisant et opportun qui permit à son auteur de vendre « l’idée des blogs » aux particuliers et professionnels mais aussi un certain nombre de livres sur le sujet … Un acte de foi aussitôt revendiqué et maladroitement digéré par quelques benêts du marketing qui ne se donnent même pas la peine d’y mettre les formes, fort de ce qu’ils pensent être leur maîtrise de ce médium qu’est le web.

Singeant grossièrement l’art de la conversation, ils questionnent vaguement l’internaute, font mine de s’enquérir de sa pensée, le  flattent vaguement si nécessaire … pour mieux atteindre leur but :  la captation de cette fichue minute de cerveau disponible pour le fucking  produit dont ils souhaitent vous abreuver.

Car, enfin quoi  ? Me demande-t-on vraiment mon avis ? Qu’attend-on de moi si ce n’est un « oui » … et un billet laudateur relatant les merveilles de tel ou tel service ou mission ou politique mise en oeuvre? S’intéresse-t-on vraiment à mon travail? à celui de mes élèves? ou plutôt aux élèves avec lesquels je travaille, qui constituent autant de cibles bien nommées ? Quelle vision a-t-on de l’univers éducatif lorsqu’on agit de la sorte? Quel sens donne-t-on à la conversation lorsque l’on s’offusque d’un non clairement énoncé ? Les internautes ne sont pas des oies. Cessons de prendre leur cerveau pour le foie gras que l’on rêve d’engrosser !

Ces quelques historiettes nous rappellent avec force que l’éducation est un marché. Ce qui n’a rien de nouveau. Et qu’à l’ère d’Internet, les marchands de tout et de rien :-) viennent aussi  frapper maintenant aux portes des boîtes aux lettres des enseignants qui bloguent ou qui publient sur la Toile. Ils individualisent leurs envois mais pas leurs messages, observent l’internaute enseignant et agissent avec lui, colonialistes en diable, comme on agit avec une peuplade primitive : un peu d’alcool, trois gouttes de politesse, un soupçon vague de concertation … et de malaria feront bien l’affaire, ma foi, pour convaincre sans trop d’efforts ces malheureux à qui il faut tout apprendre, même le web n’est-ce pas, cliché fort répandu hélas chez certains internautes…

Faut-il y voir un progrès ? Ma question est  purement rhétorique. Mais ce qui est sûr, c’est que ces quelques exemples ne redorent pas l’image du marketing publicitaire sur la Toile. Ils ne contribuent  pas à la production d’échanges citoyens sur la Toile . Ils ne mettent pas en valeur  ce territoire de l’Internet,  un lieu où l’on échange … mais rappelons-le, pas uniquement dans le but de vendre … Ils pratiquent  une communication verticale composée de messages mal fagotés … Ce que n’importe quel élève saurait énoncer avec clarté, certains peinent visiblement à le comprendre.

« Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux », clamait de façon péremptoire feu La Rochefoucauld.  Petite phrase écrite à l’époque où le mariage était la seule voie possible et sociale. Il est curieux de noter que certains modernes usent des internautes comme des femmes et de l’art du mariage au XVIIème siècle. Comme un dû … Alors … à ceux qui croiraient que j’attendrais la mâle révélation marketing à ce sujet, à ceux qui pensent que la commu-nication forcée  relève de l’habile discours, … qu’on se le dise , je revendique mon célibat sur un tel sujet ! Car même si vos pas arrivaient jusqu’à mes terres, même si vous tentiez de les fouler par une harangue bien creuse, même si me faisiez la cour, je  me refuserais à une telle union.  De telles démarches, opportunes s’il en est, ne sont pas de celles qui passionnent l’enseignante que je suis. Le message est-il clair ou faut-il, comme le suggèrent certains bounis, que je « corrige » encore mon formulaire de contact?

Elle-Wikio : une technologie « innovante » et des stéréotypes d’avant-guerre

Noel approchant, le célèbre magazine Elle – qui vit certainement lui aussi de plein fouet la crise de l’édition papier tout en peinant à trouver une audience numérique – retrouve la foi – technologique- et appelle à la rescousse l’esprit saint du classement des blogs :  le biennommé Wikio. Accouchement prévu pour le 8 décembre prochain.  » Vous découvrirez  » vous jure-t-on quasiment le trémolo dans la voix  » la lauréate et les 20 premières classées de chacune de nos huit catégories ». C’est là que l’affaire se gâte : au détour de jolies parenthèses qui ont l’art d’étouffer l’innommable gisent les 8 catégories censées illustrer la femme moderne, la femme d’aujourd’hui, – celle qui achète Elle ?- au travers des blogs et du référentiel suivant : « (Mode, Beauté, Chroniqueuses, Dessinatrices, Cuisine, Créations, Mamans/bébés, Sexe-love) « .

Je demande le père …

Qu’est-ce que Wikio ? Selon les termes choisis par son éditeur, Wikio est « un portail d’information qui fouille dans les sites de presse et dans les blogs pour trouver l’actualité qui vous intéresse ». Un portail qui prétend offrir depuis quelques mois un classement des blogs à destination des internautes, classement où comme le notait Olympe, blogueuse de son état, lors d’un billet salé paru sur Rue89, les femmes, lors même qu’elles utilisent ce média avec tout autant de brio que les hommes étaient finalement peu référencées, notamment dans les places les plus hautes du classement. Or observez à nouveau attentivement les catégories proposées qui définiraient l’essence de la femme vue par Elle. Elles sont au nombre de 8 … seulement. Des catégories traditionnelles où l’ombre de Laura Ingalls pèse, mais où côté Wikio pour les grands, l’on sent en revanche que le père Ingalls, lui, ne fait pas que bricoler ;-). Sur Wikio, le site de référence à l’origine de cette technologie et de ce classement, l’on note en effet 16 catégories, soit le double. Général, BD, Cinéma, Divers, Droit, Environnement, Gastronomie, High-Tech, Jeux Vidéo, Littérature, Loisirs, Marketing, Musique, Politique, Science, Sport : aucun de ces termes n’apparaît dans le classement féminin. Est-ce à dire qu’aucune ces rubriques ne puissent intéresser un être féminin? qu’aucune femme ne blogue sur un tel thème ??? Je vous en laisse juge … mais n’en pense pas moins.

Pourquoi ne pas avoir utilisé les mêmes catégories pour en mettre en valeur le contenu féminin ?

Des femmes sont déjà présentes dans chacune des rubriques du Wikio officiel. Doivent-elles comprendre que leur contenu n’est pas féminin ??? Vous trouverez la réponse sur le blog de Cathy Nivez et de Pierre Chappaz, journaliste pour Elle et qui partage la vie du fondateur de Wikio. Mme Nivez, dont j’admire par ailleurs le travail, note les faits suivants et décrète -au nom de l’humanité féminine- : « les femmes blogueuses semblent plus diplomates (ou hypocrites, c’est selon), elles font des digressions, des suggestions, certes elles partagent leurs émotions facilement, mais finalement les crépages de chignon sont plutôt rares. Alors que les blogueurs règlent + facilement leurs comptes sur la place publique. » (…) « En France, les hommes aiment bloguer sur l’actu la politique, la justice, la société, les médias, et bien sûr l’univers high tech. Dans la blogo des femmes, il y a assez peu de blogs d’actu ou de société finalement. » Des propos que certains hommes du XVIIème siècle n’auraient pas démenti … Il est certains présents de vérité générale assénés avec bonne conscience qui mettent mal à l’aise.

Tristesse de l’âme. Mme Nivez, M. Chappaz, la cause des femmes est-elle vraiment servie par un tel procédé ? La discrimination est-elle toujours positive ? Quelle vision – tronquée- de la femme donne-t-on par pareil procédé ? Ne tenez-vous pas vous même un blog en compagnie de votre conjoint qui n’entre dans aucune de ces catégories ? Vous n’en demeurez pas moins femme.
Soyons clairs :  je lis moi-même avec attention et intérêt des blogs qui entrent dans les catégories citées. Ce n’est donc pas leur contenu que je remets en question mais l’idée même de ce fichu classement – spécialement pour les femmes. Un peu comme si nous – feeeeemmmmeuuus- étions une civilisation étrangère aux us et coutumes barbares. Vivre ensemble, construire du sens, est-ce parquer les gens dans des catégories et adopter un regard sexué sur la production de leur contenu ? Et d’aligner des constats qui ont peut-être un intérêt marketing (oui, effectivement il existe des communautés de fille) mais qui d’un point de vue citoyen, assigne à chacun un rôle et lui demande, papattes en rond, de bien vouloir rester à sa place. Non, « la » femme, telle qu’on prétend la décrire, ne se résume pas à cela. Je regrette qu’un tel classement soit prononcé, de surcroît par un journal, qui régulièrement, prétend défendre la cause des femmes dans le monde à coup de reportages larmoyants,  écrivant sur les guerres, les viols, des articles circonstanciés donnant bonne conscience à l’humanité bien pensante ;-) , prétendant aussi par là-même décrire la difficile évolution des moeurs et la place des femmes, dans le monde de l’entreprise et dans la société. Un coup de poignard dans le dos. Ce qu’aucun homme n’aurait osé écrire – après quelques relents d’années féministes- un journal dit féminin ose l’afficher et le revendiquer …

Et voici la mère …

Elle, c’est un peu le magazine que toute femme indépendante dans la vie mais accro à son homme ou à celui qu’elle aimerait avoir ;-), unique en son genre mais habillée de noir ou – audace improbable en cette saison – de ce gris  ou de ce violet qui clône plus d’âmes qu’on n’oserait l’avouer …  un magazine que l’on pose négligemment, snobisme ultime, sur le bord de la table. Elle, c’est un esprit sagace mais fiévreux à l’idée de vieillir … Un esprit qui clame son esprit critique mais qui sait aussi clamer son sens de  la beauté -de luxe, hein, faut pas déconner ;-) – , de la mode et de l’envie de plaire. A vrai dire, la quasi totalité du magazine ;-) … Un de ceux  qu’on lit soi-disant pour son édito bravache où une femme nous explique le monde, … parce que Maman le lisait, suffragette dans l’âme :-),  et dont on sent bien qu’il est aujourd’hui de ceux qui vous emmènent surtout à la page 44, où là forcément, vous craquerez sur ce fichu sac, que vos congénères achèteront à la virgule près – tout en affirmant le contraire. Un bonbon acidulé, souvent apprécié.
Et dire que l’année dernière, l’on m’offrit un abonnement à cet ouvrage … Argh :-). Non, je ne donnerai pas le nom de ce grossier personnage ;-). Sachez juste que c’est un homme et qu’aujourd’hui, les hommes offrent à leur femme ce genre de magazines, voilà qui devrait tous nous faire méditer ;-) !

Le fils – pardon les filles :-( – , le Saint-Esprit et le marketing ?

La technologie de Wikio, technologie visiblement fécondante, assurera le miracle et générera, à n’en pas douter, des articles émouvants ou dépités, rédigés par les heureuses nominées ou les pauvresses déçues.  Buzz et viralité, jolis parrains de l’affaire, créeront, selon les rituels observés sur le net, des communautés prescriptrices et influentes. Une jolie base de données à laquelle la presse féminine s’intéresse depuis quelques mois avec attention. Car déclarée prescriptrice. Car consommatrice. Car public-cible dont il faut dorloter l’image. Et d’interviewer les blogueuses « influentes », les communautés de filles, d’expliquer avec plus de pédagogie que l’on ne ferait pour défendre des combats mille fois plus cruciaux, la niche des billets sponsorisés et les petits riens qui permettent d’améliorer son référencement ;-). une thématique finalement commune à de nombreux blogs – notamment masculins. Une affaire qui permettra peut-être de mettre en lumière la plate-forme de blogs du magazine Elle, qui peine à émerger, il faut bien l’avouer ;-) et qui gagnera par un tel concours une lumière avisée et la « communauté » qui lui manque tant. Une « communauté » dont les médias « traditionnels » prennent de plus en plus conscience, parfois avec frayeur, ainsi que le suggère cette présentation réalisée par Cédric Motte, à destination de l’IFRA, et qui suscite les convoitises.

Une chose est sûre, ce n’est pas avec de tels « classements médiatiques » que l’on contribuera à montrer à nos enfants  les richesses d’une vie de femme ou d’homme …  Les médias décortiquent le monde mais en sont aussi partie prenante. N’est-il pas dommage que certaines entreprises dites « innovantes » par leur technologie reproduisent in fine des stéréotypes d’avant-guerre ? Qu’en pensez-vous ?

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