Telle est la question que je me pose ce matin, en lisant ce mél, écrit en ces termes :
“Bonjour Mme, Je viens vers vous pour vous présenter Pouet-Pouet, le site d’entraide aux devoirs que nous avons lancé ce Lundi.Nous aimerions bien avoir vos impressions car votre vision de professeur est importante pour nous. A votre disposition pour en discuter.Cdlt, Tut Tut, co-fondateur de Pouet-Pouet”.
Le ton est sobre. L’écriture bâclée, ponctuée d’abréviations. L’auteur argue d’une recommandation par un journaliste. Il prétend s’intéresser à ma vision d’enseignante… qu’il sollicite bien évidemment ;-) … après le “lancement” de ce site.
Des courriers de ce type, ce n’est pas la première fois que j’en reçois. Cela n’a rien d’innovant. De nombreux blogueurs sont ainsi sollicités pour écrire des billets ciblés. Parfois, ils sont rémunérés par les marques qui les contactent : c’est ce que l’on appelle des “billets sponsorisés”.
A titre d’exemple, je vous livre en offrande deux autres de ces curieuses missives - et vous épargne les autres :
- “Bonjour Christelle, Comme je sais que le Club Internet dispose à la fois de machines bip et de machines beta, je me demandais si tu accepterais de répondre à une interview sur les différents usages que vous faites de ces machines. Il faudrait dans cette interview insister sur bip et dire que dans un contexte pédagogique, bip, c’est vraiment bien. (…) Cette interview serait publiée en page d’accueil de Bidulechose et je ne manquerai pas de faire un lien vers ton blog ;-)”
- “Bonjour, Nous sommes heureux de vous faire part du lancement de bippourbidule, plate-forme web de la mission menée par XYZ sur le bipbip.(…) Nous espérons que cette initiative retiendra votre attention. Nous espérons vous compter parmi les participants à cette grande discussion sur bipbip.”
On a à chaque fois l’obligeance de me saluer … enfin, c’est ce que l’on dira … Je prends à chaque fois le temps d’expliquer en quoi mes missions d’enseignante, mon éthique professionnelle et personnelle m’amènent à répondre NON. On me répond dans des termes confus. Parfois on s’excuse. Parfois, non. Toujours, on s’offusque. On m’explique que j’ai mal compris. (Ah! le plaisir primitif que d’écrire cela à un enseignant … Je vois déjà le malheureux tapoter sauvagment son clavier au rythme des “tiens, prends ça dans ta face!” )…
Souvent, on me répond ce qu’une bonne âme, auto-proclamée entreprise spécialisée en veille, influence, information et participation, eut l’audace de m’écrire : Mais enfin Madame, ” Ce mail était une simple information. Pas un “procédé”. Notre enjeu était de vous informer, en tant qu’acteur du web de l’éducation. (…) Nous avons tout simplement utilisé le formulaire de contact présent sur votre blog. S’il ne faut pas l’utiliser, le plus simple est de ne pas en faire figurer, ou d’avertir le visiteur qu’il est réservé à certains usages. “. Ce que l’on pourrait aussi traduire ainsi : “Mais enfin ,ma poulette, tu crois quoi, tu es sur le web, et je t’envoie les messages que je veux. T’avais qu’à pas y être.”
Il fut un temps “mythologique” où - pour mieux les vendre- l’on narrait dans les ouvrages d’un certain M. Le Meur que les blogs étaient des conversations. On prétendait que de tels espaces signaient “la fin du marketing traditionnel”. On laissait à entendre que les “nouveaux” outils renouvelleraient les usages et les imaginations. Un discours technophile, séduisant et opportun qui permit à son auteur de vendre “l’idée des blogs” aux particuliers et professionnels mais aussi un certain nombre de livres sur le sujet … Un acte de foi aussitôt revendiqué et maladroitement digéré par quelques benêts du marketing qui ne se donnent même pas la peine d’y mettre les formes, fort de ce qu’ils pensent être leur maîtrise de ce médium qu’est le web.
Singeant grossièrement l’art de la conversation, ils questionnent vaguement l’internaute, font mine de s’enquérir de sa pensée, le flattent vaguement si nécessaire … pour mieux atteindre leur but : la captation de cette fichue minute de cerveau disponible pour le fucking produit dont ils souhaitent vous abreuver.
Car, enfin quoi ? Me demande-t-on vraiment mon avis ? Qu’attend-on de moi si ce n’est un “oui” … et un billet laudateur relatant les merveilles de tel ou tel service ou mission ou politique mise en oeuvre? S’intéresse-t-on vraiment à mon travail? à celui de mes élèves? ou plutôt aux élèves avec lesquels je travaille, qui constituent autant de cibles bien nommées ? Quelle vision a-t-on de l’univers éducatif lorsqu’on agit de la sorte? Quel sens donne-t-on à la conversation lorsque l’on s’offusque d’un non clairement énoncé ? Les internautes ne sont pas des oies. Cessons de prendre leur cerveau pour le foie gras que l’on rêve d’engrosser !
Ces quelques historiettes nous rappellent avec force que l’éducation est un marché. Ce qui n’a rien de nouveau. Et qu’à l’ère d’Internet, les marchands de tout et de rien :-) viennent aussi frapper maintenant aux portes des boîtes aux lettres des enseignants qui bloguent ou qui publient sur la Toile. Ils individualisent leurs envois mais pas leurs messages, observent l’internaute enseignant et agissent avec lui, colonialistes en diable, comme on agit avec une peuplade primitive : un peu d’alcool, trois gouttes de politesse, un soupçon vague de concertation … et de malaria feront bien l’affaire, ma foi, pour convaincre sans trop d’efforts ces malheureux à qui il faut tout apprendre, même le web n’est-ce pas, cliché fort répandu hélas chez certains internautes…
Faut-il y voir un progrès ? Ma question est purement rhétorique. Mais ce qui est sûr, c’est que ces quelques exemples ne redorent pas l’image du marketing publicitaire sur la Toile. Ils ne contribuent pas à la production d’échanges citoyens sur la Toile . Ils ne mettent pas en valeur ce territoire de l’Internet, un lieu où l’on échange … mais rappelons-le, pas uniquement dans le but de vendre … Ils pratiquent une communication verticale composée de messages mal fagotés … Ce que n’importe quel élève saurait énoncer avec clarté, certains peinent visiblement à le comprendre.
“Il y a de bons mariages, mais il n’y en a point de délicieux”, clamait de façon péremptoire feu La Rochefoucauld. Petite phrase écrite à l’époque où le mariage était la seule voie possible et sociale. Il est curieux de noter que certains modernes usent des internautes comme des femmes et de l’art du mariage au XVIIème siècle. Comme un dû … Alors … à ceux qui croiraient que j’attendrais la mâle révélation marketing à ce sujet, à ceux qui pensent que la commu-nication forcée relève de l’habile discours, … qu’on se le dise , je revendique mon célibat sur un tel sujet ! Car même si vos pas arrivaient jusqu’à mes terres, même si vous tentiez de les fouler par une harangue bien creuse, même si me faisiez la cour, je me refuserais à une telle union. De telles démarches, opportunes s’il en est, ne sont pas de celles qui passionnent l’enseignante que je suis. Le message est-il clair ou faut-il, comme le suggèrent certains bounis, que je “corrige” encore mon formulaire de contact?


Médiacteur
:-))
Oh là… fâchée, elle l’est !
Et les mots pour le dire sont venus joliment
:-)
Pourtant, si je peux comprendre la dépense d’énergie que cela représente d’avoir à assumer cette logorrhée, j’y vois une illustration parfaite de la pratique médiatique et commerciale du net… C’est donc une opportunité idéale à saisir (ce que tu fais, de belle façon) pour faire de l’éducation aux médias. (Ce que d’autres ne manqueront pas de faire aussi en reprenant ton article, à commencer par moi).
Eh oui… les gens qui acquièrent de la notoriété et qui mutent en chef de file (volontairement ou non, d’ailleurs) sont pressentis par bon nombre pour devenir canaux de promotion. C’est là que la conscience ou l’inconscience doivent parler.
Tu as choisi. C’est bien de laisser percevoir de la sorte que tous ne font pas ce choix-là.
Mais voilà, comme tu le rappelles bien, nous, on est de l’éducation nationale… et on a notre déontologie à nous… ceux du non marchand !
:-)
Comment — 5 mai 2009 @ 10:20
Olivier
C’était devoirs.fr ?
Comment — 5 mai 2009 @ 11:22
Christelle Membrey
Bingo ! Et maintenant, aux suivants ;-)
Comment — 5 mai 2009 @ 16:44