FreakyLady publie sur un espace personnel des vidéos qui font la joie des internautes de passage. Le regard et les mots sont vifs, alertes et croustillants. En page d’accueil, un portrait aux épaules dénudées et aux cheveux ébouriffés … à l’image de son amour des mots. Une scénarisation habituelle sur de tels espaces de publications. C’est une jolie jeune femme fraîche qui prend la parole avec humour.
Oui mais voilà, FreakyLady est enseignante. Le site MySpace qui héberge ses productions met en avant l’une de ses vidéos sur sa page d’accueil. Et ses élèves découvrent cet espace de publication sur lequel, grimée de son seul pseudonyme, elle pensait n’être jamais reconnue.Sous le choc, le journal Le Post en a même effectué un article !
Quel regard porte-t-on sur un enseignant qui parle de lui sur la Toile ?
C’est la question tabou qui n’est jamais posée mais qui transparaît en filigrane de cet article.
* On expose les faits.
* On publie une vidéo où la jeune femme explique à ses spectateurs pourquoi avoir 30 ans vaut mieux que vingt, fume, boit, tout en pérorant sur l’orgasme. Il en existe bien d’autres mais c’est celle-là que l’on met en avant.
* On questionne enfin la jeune femme – comme on l’aurait fait au XVIIIème siècle ? ;-) – sur les réactions des élèves, des parents et de la hiérarchie. C’est par un collègue, dit-on, que la rumeur se confirme : oui, les élèves ont bien connaissance des activités personnelles de l’enseignante sur la Toile.
* Un crescendo associé à une réponse en vidéo de la jeune femme à ses élèves … Une conversation biaisée s’engage. Aucun élève n’ayant abordé la question avec elle, FreakyLady décide pourtant de prendre les devants. Une réponse fanfaronne mais habile où la jeune enseignante expose en toute bonne foi sa vision de l’Internet :
» – oui, dit-elle en somme, oui, vous me mettez face à mes contradictions
- oui, j’ai dit des gros mots – et j’en dirai encore ! -
- non, cet espace ne vous est pas destiné, à vous élèves
- oui, c’est mon espace de publication, un espace enrichissant où je peux entrer en contact avec de nombreuses personnes, une opportunité que je ne souhaite pas abandonner
- oui, je suis enseignante et j’ai une vie privée ! »
Une rhétorique de la confession et de l’accusation
A la manière de Jean-Jacques Rousseau convoqué au Tribunal de la Vie, les arguments s’enchaînent. Le malaise s’installe. Sentiment de lire une orchestration de l’aveu. D’assister à un reportage de « Confessions Intimes » où Pierrette Brès prendrait une fois de plus sa mine dépitée pour présenter le malheur du monde. Un portrait à charge. Un tableau où la nature véritable de « Dorian Gray » serait enfin peinte au grand jour. Une confession de celle-là même qui prétendait offrir à ses lecteurs des leçons. Une leçon donnée à une enseignante. Un fantasme enfin réalisé en somme.
L’article évoque tout à la fois la liberté d’expression mais aussi le droit de réserve des fonctionnaires. Ce que pensent vraiment les élèves ? Les parents et l’administration ? On l’ignore. Mais le bruit de la morale et de la rumeur si fortement suggérés, la rhétorique de l’article et sa construction laissent peu d’échappatoire … Soudain, un doute épais et angoissant sur l’issue de cette aventure. Une histoire drôle … qui ne l’est finalement plus. Où le lecteur pourrait devenir facilement accusateur … Où l’enseignante apparaît cernée, cible d’une potentielle violence comme le laisse entendre le titre ambigu de l’article (en fait extrait de l’une des vidéos) : « Quand mes lascars d’élèves m’ont trouvée sur Internet » …
Une conquête de l’autorité !
Au-delà des ricanements et des malaises, la publication de cette réponse-vidéo par l’enseignante à destination de ses élèves montre aussi et surtout que le territoire éducatif est sans limite. Désormais, c’est aussi sur Internet – comme dans la salle de classe – que devra se conquérir l’autorité de l’enseignant. Un combat que la dite enseignante mène courageusement.
Contradictions de l’âme et cruauté de l’acte de publication sur la Toile
Clouer au pilori l’individu en soulignant ces contradictions ou mettre en perspective cette aventure par une observation des usages ? C’est là que le bât blesse. L’article choisira seulement le premier angle. Notons qu’il aurait pu aussi souligner que ces contradictions président à la difficulté même de l’acte de publication. Ces questions ne sont-elles pas celles que tout internaute devrait se poser ou sera amené à se poser au cours de sa grande vie d’être humain ?!
- Un pseudonyme protège-t-il vraiment celui qui l’adopte ? Non. Cette historiette en est l’illustration.
- Un espace personnel sur la Toile est-il privé ? Qui dit personnel ne dit pas privé. Il est possible techniquement de restreindre l’accès au contenu que l’on publie à des spectateurs internautes triés sur le volet. La jeune femme qui témoigne souligne qu’elle en a conscience mais qu’elle s’y refuse puisqu’elle souhaite qu’un large public observe ses mises en scène.
- A qui s’adresse-t-on sur la Toile ? On peut s’adresser à un public-cible mais il est illusoire de croire que sur Internet comme dans la vie, l’on sera lu seulement de ceux que l’on désire.
- Choisit-on son public ? Non.
- Peut-on conjuguer expression personnelle, vie « privée » et vie professionnelle sur Internet ? Oui, à condition de le faire dans l’exercice et dans le respect de la Loi. Encore faut-il la connaître. Il n’existe pas de législation spécifique sur Internet. Pourquoi faire sur la Toile, ce que l’on n’oserait ou ne devrait pas faire dans la vraie vie ?
- En somme, entre liberté d’expression et droit de réserve, quel contenu puis-je publier, moi citoyen de la vie et de l’internet ? C’est une question difficile, qu’il faut toujours avoir à l’esprit. Savoir s’exprimer est précieux. Mais savoir publier et savoir supprimer ce que l’on a publié sont des actes tout aussi importants.
Pour le droit à l’erreur ? … Et l’apprentissage de la gestion des crises médiatiques !
Plus que l’histoire d’une enseignante, c’est la question même de l’éducation au média internet et de la formation du citoyen internaute qui est ici posée. Un apprentissage qui ne se fait pas sans questionnement ni sans erreur. Qui ne s’adresse pas qu’aux enfants. Où l’erreur, pour fondamentale qu’elle soit dans tout apprentissage, n’en demeure pas moins toutefois bien cruelle. Quel internaute, à l’heure où j’écris ces lignes, n’aurait jamais publié un mot ou une photographie qu’il regretterait dans tel ou tel contexte ? Le droit à l’erreur est-il possible sur la Toile ? Y compris pour un adulte ? Qui apprendra aux enseignants à gérer les conflits d’autorité sur la Toile ? Et quelles informations diffusons-nous à l’attention des citoyens pour qu’ils prennent conscience de toutes ces dimensions ?
La publication de cet article est une formidable mise en abîme. Elle rappelle que nos actes de publication laissent des traces, que nous devons gérer ces traces DANS LE TEMPS, devenir parfois nos propres RP pour défendre notre cause et illustrer les motifs de nos publications. Elle place au coeur de l’acte de publication cette question, – une question que j’aime – , qui n’est jamais formulée mais qui est pourtant prédominante :
« Moi, internaute qui publie sur la Toile, moi, producteur d’informations, jusqu’où suis-je prêt(e) à aller pour rencontrer autrui sur la Toile ? Comment puis-je maîtriser cette tension médiatique entre communication, information et publication ? »
Un fait divers … et beaucoup de silences
FreakyLady poursuivra-t-elle ses publications ? Et sous quelle forme ? Peu importe, aurais-je envie de dire moi aussi en fanfaronnant. Souhaitons juste que cet éclairage médiatique ne soit pas néfaste et que le projet éditorial de cette jeune femme évolue. Soulignons enfin qu’il est révélateur d’une image peu médiatisée mais bien réelle. Oui, les enseignants utilisent Internet et les nouvelles technologies. Pour des usages personnels, certes. Mais aussi professionnels. Sur lesquels curieusement, dans la sphère médiatique, on trouve finalement bien peu d’écrits … Un tel article ne contribue-t-il pas à alimenter le débat public sur un marronnier bien connu ? … La célèbre incompétence des enseignants ! … à qui l’on reproche habituellement le manque d’appétence pour les nouvelles technologies mais qui, lorsqu’ils en sont utilisateurs, si l’on goûte aux implicites de cet article, seraient de joyeux drilles et des apprentis sorciers … Un cliché que l’on regrette bien évidemment …
Au final, chacun emportera avec lui cette histoire et son questionnement pour mieux se l’approprier. La relation horrifiée des aventures de cette jeune femme possède de potentielles vertus cathartiques. Sans le savoir, Le Post, fidèle à sa tradition du buzz et du choc des âmes par ses mots, aura ce soir, en utilisant des ficelles médiatiques vieilles comme le monde, rencontré au moins une fois Aristote … ;-) !
Pour en savoir plus :
- Quand mes lascars d’élèves m’ont retrouvée sur MySpace : http://www.lepost.fr/article/2009/04/21/1504827_ses-eleves-decouvrent-son-video-blog-elle-leur-repond-en-video.html
- Le Myspace de FreakyLady : http://www.myspace.com/liberamor
- Qu’est-ce que la Catharsis ? Atelier littéraire publié sur Fabula : http://www.fabula.org/atelier.php?Catharsis_d’Aristote_%26agrave%3B_Freud
- Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde – un résumé de l’oeuvre sur le site A la Lettre : http://www.alalettre.com/wilde-oeuvres-le-portrait.php
- David et Léa, un reportage de Confessions Intimes : http://video.google.com/videoplay?docid=2498663504804479280
- Confessions, Jean-Jacques Rousseau – Texte intégral publié sur le site ABU : http://abu.cnam.fr/cgi-bin/go?confessions1
- Le Ministère de l’Education Nationale encourage les pratiques professionnelles numériques de ses enseignants, pour preuve notamment , ce dossier intitulé : « Enseigner le français avec les blogs » : http://www.educnet.education.fr/lettres/pratiques5675/tic/enseigner-le-francais-par-les-blogs
- Le site Légamédia propose des ressources juridiques pour les enseignants et rappelle les obligations des agents publics blogueurs : http://www.educnet.education.fr/legamedia/