Franck Rebillard, auteur de cet ouvrage dédié au web 2.0, dresse ici un portrait analytique et socio-économique de l’internet. Un portrait mesuré et conscient de la complexité et de la lenteur inhérente à la mise en oeuvre de ces “nouveaux” usages dans notre existence. Pérennité, mutations, hybridation, il balaie en quelques mots le “raisonnement binaire” qui opposerait l’ancien et le nouveau, les médias traditionnels et internet.
L’avènement des communautés ?
M. Rebillard revient ici sur la croyance “webdeusienne” la plus répandue : la verticalité des médias 1.0 qui s’adresseraient à des consommateurs passifs tandis que les médias 2.0, royaume de la conversation, déploieraient une communauté horizontale, où chacun, se transformant lui-même en média, agirait in fine d’égal à égal avec l’ensemble des producteurs de contenus. Le partage d’informations n’est pas une nouveauté, ajoute-t-il. Ce qui est nouveau, c’est l’envergure de ces pratiques, sans équivalent dans l’histoire. Et de souligner : ” l’internet n’est pas une révolution. C’est plutôt une accélération qu’une mise en mouvement”.
Des communautés virtuelles ?
Internet aurait inventé des “formes de relations sociales dénuées de tout contexte spatial ou temporel”. N’est-ce pas le rôle que joue aussi les médias, notamment spécialisés, que de permettre à des lecteurs souvent éloignés géographiquement de “se retrouver autour de sujets parfois très pointus” ? Les frontières entre médias traditionnels et Internet sont plus ténues qu’on ne les imagine. Où Internet serait-il plus innovant ? Dans la “fourniture d’un appareillage qui autorise des modalités d’interactions plus variées”.
Tous des auteurs sur la Toile ?
L’internaute, grâce aux outils mis à sa disposition, est désormais impliqué dans la création de contenus. Aussi les sites USER GENERATED CONTENT - sites aux contenus générés par les utilisateurs -font-ils l’objet de toutes les attentions. Ce discours donne l’image d’un internaute actif, à même de se saisir des outils mis à disposition pour créer un contenu qui participe à cette économie … intellectuelle.Les degrés d’implication et de participation sont pourtant multiples : on peut tout aussi bien donner son avis, voter sur un site, poster un commentaire, participer à un forum, publier sur un wiki ou sur un blog. Quid de la notion d’auteur ? Cette notion, selon M. Rebillard, “renvoie à un modèle éditorial non directement transposable à l’internet”. Toute activité de mise en relation, d’échange ou de circulations de contenus peut-elle être assimilée à une écriture ? “Il faut une cohérence sémantique née d’une finalité communicationnelle. C’est à ce prix-là que l’internaute est auteur.” Et de souligner que les producteurs de contenus originaux sur la Toile sont moins nombreux qu’on ne l’imagine : même si une certaine industrie du web laisse à entendre le contraire, beaucoup d’internautes se contentent de relayer des informations produites par d’autres.
Mettre à distance l’idéologie techniciste
Des remarques qui amènent peu à peu M. Rebillard à inviter le lecteur à noter la part d’imaginaire qui entoure le déploiement des technologies. “La nouvelle technologie, note-t-il, est censée féconder une aussi toute nouvelle organisation des relations sociales, des rapports au travail ou des pratiques médiatiques et culturelles”. Et de citer les prophéties des grands acteurs, les fabrications des premières applications, les représentations journalistiques de l’internet et celles issues de la littérature de vulgarisation ou d’anticipation qui sont souvent bien loin de correspondre aux réalités des pratiques.
Cette utopie n’ a rien de nouveau ! Elle s’inscrit selon lui dans trois traditions historiquement datées :
- “le culte saint-simonien des réseaux”
- “le principe wienerien d’une circulation de l’info sans entrave”
- “la critique post-soixante-huitarde de la consommation, dans la promotion de l’autonomie individuelle”
“Des discours d’autant mieux accueillis socialement qu’ils collent, ajoute-t-il, au nouvel esprit du capitalisme.” Une vision critique des idéologies liées au déploiement de ces technologies qui ne l’empêche pas de montrer, toujours avec force citations et réflexions, qu’ Internet est un dispositif de communication “total”, qui mobilise la quasi-totalité des secteurs d’activité et qui est présent tant dans l’espace domestique que sur le lieu de travail ou dans les lieux publics. Son aspect protéiforme et paradoxal doit nous inviter à une mise à distance critique vis-à-vis des discours qui y sont associés.
Franck Rebillard,Le Web 2.0 en perspective, Une analye socio-économique de l’Internet, L’Harmattan, Questions Contemporaines - Série Les industries de la culture et de la communication.
Mes notes sont loin d’être exhaustives. La richesse de cet ouvrage mérite beaucoup plus que quelques lignes.
Et pour conclure …
C’est vraiment le genre d’ouvrage que j’aurais aimé lire lorsque j’ai fait mes premiers pas sur la Toile il y a de cela quelques années et où, tel Bambi, je naviguais dans un océan de nouveautés, prétendant “révolutionner” mon existence, me présenter un Internet “nouveau” ou encore m’apprendre à apprendre mais bien sûr … de façon 2.0 ;-) ! Au mois de mai, comme tous les écrivaillons le prétendent ;-) - ma vie a pris un tournant décisif, j’ai décidé, acté, effectué, changé, bifurqué, appris et rencontré un homme délicieux et intelligent dont je lisais les écrits internautes avec beaucoup d’attention depuis plusieurs mois. Un homme que bêtement - pour assister à une présentation commerciale sans intérêt d’un service qui allait soi-disant révolutionner mes pratiques d’enseignante - je fis attendre plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu. C’est vrai, on ne devrait jamais faire attendre les esprits que l’on aime. Mais le sort en avait décidé ainsi. Et non contente d’en faire attendre un, j’en fis attendre deux, le second ayant la délicatesse de me faire croire … qu’il ne m’attendait pas et que bien sûr … mais passons, je m’égare et cesse de faire attendre ce saint homme, même dans les mots de ce billet ! Me voici donc pantelante, le talon morcelé, la mine défaite, l’agacement perceptible - j’adore détester arriver en retard - et là, cet homme qui m’offre sa présence, ses mots, ce livre - et aussi des petits fours que je dévorerai consciencieusement en faisant mine de ne pas le faire. Il ne le sait pas mais c’est mon anniversaire. Il ne le sait pas mais j’emmènerai ce livre dans plus de trains et de voitures que je ne serai capable de compter. Il ne le sait pas mais je sais déjà que si un jour, je dois écrire, ce sera sur ce livre ! Dont acte.


florence meichel
Juste comme ça en passant :
le 2.0 de Apprendre 2.0 a du sens…depuis très longtemps aussi ! :-) http://apprendre2point0.ning.com/forum/topics/945551:Topic:23498
Merci de souligner combien c’est important ! :-)
Comment — 12 décembre 2008 @ 14:20
Proxilog
@Christelle : tu m’as donné envie de lire ledit bouquin (aussitôt lu ton post, aussitôt commandé chez un e-bouquiniste bien connu).
Comment — 12 décembre 2008 @ 16:38
Patrick Yeu
Quelle passion ! Excellent !
Les formes interrogatives sont très fines. Effectivement, les réponses ne sont pas si sûres que cela. Elles ne le seront pas tant que l’on ne sera pas parvenu à prendre la mesure de l’impact du numérique sur nos modes de pensée. On pense encore trop et donc on définit encore trop les nouvelles technologies en fonction des modes de pensée liés à l’écrit. Le passage concernant le statut d’auteur est intéressant sur ce plan. Auteur ou pas auteur ? Bonne question. Certes, la finalité du point de vue emporte la réponse, même si l’action - ne parlons pas d’œuvre parce que cela nous emmènerait trop loin - de référence ne correspond pas à celle pensée ou même voulue par l’ “auteur”. Si on veut disposer d’un concept définissant le statut de celui qui intervient sur le Net et le modifie, on s’aperçoit que l’on est amené à prendre en compte, pour les dépasser, les notions d’auteurs et même d’acteur parce que dépendantes. A ce niveau, ce qui est en jeu, c’est la Vie. D’accord, c’est vertigineux, mais bon, s’agit de savoir si on veut vivre ou seulement survivre… C’est en tout cas la question que nous pose le passage au numérique du traitement des informations qui touchent les médias de communication aujourd’hui.
Comment — 12 décembre 2008 @ 20:31
Mimi le Clown
Ouvrage évidemment phare et offrant une vision distanciée et critique du phénomène Web 2. Un livre comme un trésor ; celui-là est sans doute de cette veine exploratrice avec ce petit grain d’espoir, ausi.
Quant à la fin de votre article, il relève d’une certaine composante cryptique. “La nature de l’homme n’est pas d’aller toujours ; elle a ses allées et venues” (Blaise Pascal)
Nota Bene : je m’interroge en vain sur le sens de ce grand rectangle virginal sur le côté de l’article ?
Comment — 14 décembre 2008 @ 15:57
Christelle Membrey
Mimi le Clown > “je m’interroge en vain sur le sens de ce grand rectangle virginal sur le côté de l’article ?” : une erreur de publication de ma part, je souhaitais publier de facto un diaporama réalisé par M. Rebillard. Merci d’avoir cité Blaise :-).
Comment — 15 décembre 2008 @ 6:37